La beuverie sans fin, ni soif

La beuverie sans fin, ni soif

par Maracanar Folagog’O

Il ne m’était pas deux raisons de boire, et encore moins de me saouler avant cette journée du 7 Octobre. Pourtant ce repas d’anniversaire fût beaucoup plus éméché que d’habitude, aux grandes désolations de ma femme, de mon fils, et de moi-même.

D’ordinaire, à l’année passée, je ne buvais rien, ou presque rien: un bon demi-verre de Lambrusco, de Monbazillac ou de Gewurztraminer vendanges tardives, un verre de schnaps de mirabelles à 55°, et puis stop. Et, oh non jamais, trois verres à la suite. Le goût dans la bouche, mais ma raison ne devait pas fondre sous les degrés de l’alcool.

D’ailleurs, il se trouve encore aujourd’hui , dans ma « pharmacie », des centaines de bouteilles de liqueurs, issues des fruits d’or de mon verger. Elles attendaient de s’installer à table, à la mienne ou à celles de mes clients. Elles resteront dans ma cave, jalousement gardées par ma famille.

Car l’avant-veille de mon anniversaire surgit de nulle part une impression de Déjà-Vécu, dont quelques mots-clés: virus, mirabelles, satellite et cette sensation d’attentats et de morts imminentes. Pour avoir connu cette sensation maintes fois, dont la dernière 24 heures avant l’attentat du Bataclan, je savais que rien de bon ne s’annonçait.

Je compris le sens de mes mots-clés le lendemain quand, me donnant raison à 9 heures du matin, une explosion détruisit le labo P4 de Lyon. Le personnel et la plupart des virus moururent à l’instant sous la langue de feu, mais un mimivirus s’échappa, invisible et méchamment dangereux pour l’homme, le moustique, la tique et la sangsue, accessoirement les vampires: bref tout ce qui se nourrit du sang de l’homme.

Dans les semaines qui suivirent, ce mimivirus appelé Spoutnik de par sa découverte au Kazakhstan, prit le nom de SM3, pour Spoutnik MiMivirus-Mirabelle. Son nom est dû au fait qu’ il ralenti sa multiplication (ou sa division, c’est comme tu veux: merci les maths contradictoires ) sous l’effet de l’alcool et ne devient inoffensif qu’à fort taux d’alcool de mirabelles dans le sang. Je préfère l’appeler le Valseur, en hommage au film Les valseuses.

Sans alcool, le Valseur t’ explose les testicules ou les ovaires, t’ acidifie l’estomac au point de vomir tes tripes et attaque ton cerveau, libérant et mettant en scène toutes tes peurs. Sous alcool, t’as le temps d’écrire ton testament. Sous liqueur de mirabelles, le Valseur est anesthésié, la valse est terminée.

Je m’en souviens, car j’avais lu un article du The Lancet sur la dangerosité de certains virus aux symptômes et aux traitements originaux, le Valseur du P4 lyonnais étant celui qui était le plus mortel, effroyablement mortel.

Normal, quand t’as pas de couilles et que t’es face à tes pires peurs, ton cœur s’emballe, tu déballes tes tripes par le gosier et ensuite c’est toi qu’on emballe pour une poignée de balles et pour quelques balles de plus, tu as droit à deux coques d’amendes amères glissées dans ton scrotum recousu.

Alors voilà…voilà…voilà.

L’horrorvision n’a plus quitté les médias depuis ce jour. Peu de temps après l’explosion, le premier sauveteur ne sauva pas ses couilles, sa nouille et sa bouille. Les autres ne tardèrent pas, sauf un, le vieux de la vieille qui carburait à l’amer. Quand il retrouva totalement ses esprits, il perdit lui aussi son scrotum, sa vie alcoolisée , et paradoxalement, il reperdit ses esprits.

Le surlendemain, alors que des corps pavaient les rues lyonnaises et que seuls des mendiants ivres-morts y vivaient encore, les poches pleines de liquidités des bourses des corps pillés, les chercheurs mirent enfin un nom sur mon Valseur, et avec la même perspicacité sur mon remède: l’eau-de-vie de mirabelles, élue depuis meilleur alcool au monde pour la santé. Ce jour là, les cavistes devinrent les maîtres du monde. Apres Terre, mer, air, feu, on rajouta l’alcool comme 5ème élément.

Quand aux scientifiques de la Police, ils mirent un nom sur les salopards à l’origine de l’attentat: les Cathostrophes , un groupe catholique venant de l’Extrême-Droite dirigé par un gourou antivax et conspirationniste.

Donc voilà, ne t’étonnes pas si aujourd’hui mes phrases sont complexes comme un dictionnaire inversé ou simplettes comme la vie sexuelle des bonobos, et mes mots irréfléchis et vulgaires comme ma face devant un miroir sale. Mon Verbe, ma grammaire de primaire et ma conjugaison maison sont ceux d’un alcoolique imbu de l’emprise de sa moitié.

Je refuse obstinément le correcteur d’Open Orifice Writer par souci de vérité. J’écris sans tabou, sans censure, comme je le veux, comme je le peux, ce que je veux et, sous la menace d’une cirrhose du foie ou d’un cancer de l’œsophage, ma saoulerie sans fin ni soif. Je sais, l’accroche est nulle, mais va trouver un bon titre quand t’es imbibé de l’alcool de mirabelles depuis des mois. De mon alcool, de mes mirabelles de Metz, de mon verger, sortant de ma distillerie, se reposant dans ma cave pharmaceutique, et permettant à ma famille de mener une double vie arrosée, je dirais même noyée à l’eau-de-vie.

Je tiens à laisser mon écriture journalière imbibée, mon empreinte à ce grand méchant souk pandémique dans lequel nous vivons désormais, entre des fonctionnaires zélés du commissariat qui vomissent sur ma paperasse, des gosses prépubères à qui les parents versent à chaque collation deux doigts d’alcool, des chirurgiens opérants sous quadruples verres et le curé qui a ses raisons de boire deux calices de liqueur par messe, à messes rapprochées.

Un bordel que Dieu le Père, lui-même, n’aurait pas imaginé.

Amen.

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